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La littérature kazakhe trouve son origine dans I'art oral traditionnel des "akines". Le verbe kazakh se nourrit d'espaces vierges. Puisant sa force au sein même de la nature, il emprunte au torrent sa vivacité impétueuse, à la steppe son monotone déroulement. L'expression orale kazakhe est faite de paroles mille fois répétées, mais toujours neuves. Portées de bouche à oreille d'un "aoul" à I'autre, les grandes épopées d'antan sont, jusqu'au XIXème siècle, I'expression des forces vives et spontanées des Kazakhs.
Cette spontanéité orale se prend au piège de la lettre sitôt franchie l'enceinte de la cité. Des lors, la parole kazakhe se civilise, s'assagit pour se couler dans le cadre rigide qu'impose la vie urbaine. Elle s'érige en culture et proclame la supériorité de I'Homme sur les forces élémentaires, elle se transforme en Littérature et impose l'irrémédiable fixité de l'écriture.
Cette métamorphose, ce passage d'un type de tradition à I'autre, trois hommes vont l'assurer chez les Kazakhs au siècle passé: Tchokhan VALIKHANOV (1835-1855), Ibrai ALTINSARIN (1841-1889) et Abai KOUNANBAIOULY (1845-1904).
Abaï KOUNANBAIOULY est connu en tant que fondateur de la littérature écrite kazakhe et de la langue littéraire kazakhe.
II a traduit du russe en kazakh plus de 50 œuvres de poètes et prosateurs russes et étrangers. Fait curieux, Abai a traduit en kazakh la lettre de Tatiana d'Eugène Oneguine, le roman en vers de Pouchkine, qui est devenue chanson populaire. Aujourd'hui encore elle est chantée dans la steppe.
De 1890 a 1898, Abai écrivit ses célèbres Réflexions.
Quelques-unes des Réflexions d'Abaï:
" Celui qui ne sait pardonner à son prochain, celui-la offense l'étranger" .
" La honte, c'est la dignité humaine qui, de l'intérieur, force à avouer ses fautes et à s'infliger le châtiment. Mais les gens que je vois aujourd'hui n'ont honte de rien, ne savent même pas rougir lorsqu' ils ont accompli une mauvaise action."
" Une haute carrière, c'est un haut rocher qu'atteint un serpent sans se dépêcher, qu'atteint aussi un aigle en volant précipitamment"
" Une bête ne sait rien, mais elle n'affirme pas le contraire".

Lorsque vient le mois de juillet, Le mois merveilleux de l'été, L'herbe épaisse et fraîche mûrit Et par sa hauteur s'enhardit. Des villages entiers transhument Vers une rivière d'écume. Le cuir si lisse des montures Brille dans la verte pâture. Chevaux, étalons et juments Se déplacent fort lentement Sur un pacage savoureux; Tous sont essoufflés, adipeux; Avec de l'eau fraîche, ils se douchent Et de leur queue, chassent les mouches. De petits poulains pleins de vie Tout autour du troupeau sautillent. Des canards et des oies sauvages Vont, viennent, de terre a rivages. D'habiles jeunes femmes viennent assembler Des parties de yourtes déjà préfabriquées; Leurs bras nus et blancs reluisent au grand soleil; Elles disent des plaisanteries et s'en égaient. Le riche chef de la tribu apparaît dans I'aoul Il a parcouru ses troupeaux de Karakoul. Satisfait de l'état dans lequel ils se trouvent; Son cheval rapide, un rêve de repos, s'entrouvre. Les villageois font cercle autour d'un grand saba Aux habitants de I'aoul qui se trouvent là. Une jolie femme offre du lait fermenté. S'entretiennent à part des personnes âgées Et leurs conversations de joyeux rires scandent. Un valet de ferme en quête d'un bout de viande Envoie un enfant qui, sa maman fort alarme De le voir aussi réclamer sa part en larmes. Des gens riches appréciant les solennités Font poser sur la terre un tapis décoré, Au-dessus de leur tête, se font un abri. Bien peu éloignés d'eux et de tous leurs amis Des bouillons de chaleur sortent des samovars. Prennent mot des gens éloquents à tous égards, Se singularisent comme des étalons; D'autres les approuvent dans leurs affirmations. A I'autre bout de l'aoul, un vieillard se tient, Tout de blanc habillé, un bâton à la main; Furieux, il ordonne aux pasteurs que les chevaux Soient chassés plus loin pour moins troubler son repos Quant aux gardiens de chevaux, vers I'aoul se ruent Rêvant tous d'un geste de leur chef de tribu: "Oh, mes pasteurs courageux, venez donc ici! Mes pauvres, vous avez soif, buvez du koumis!" Ils attendent avec grande impatience ces mots, Se tenant ferme sur d'indomptables chevaux De jeunes chasseurs s'en vont au lac près d'ici, Tenant à leurs bras leurs aigles et leurs fusils. Un nuage d'oiseaux qui recouvre les cieux Se dissipe à la faveur de longs coups de feu, Tandis qu'un vieillard, lentement, sa vue étale Sur le magnifique paysage estival. Il oublie pendant quelques instants son grand âge Et se retrouvant alors au centre du village, Rit de bon cœur et complimente a l'envie La splendeur de la nature et puis de la vie.
Traduction littérale du kazakh en français de G. MOUKANOV,
J'ai pris le long chemin de l'errant Je me remémore la loi: Si tu veux être joyeux - sois Mais deviens vieux auparavant II fait bon sous la lune pour le vieux, Sous le soleil il fait bon pour lui; II fixe l'ennemi dans les yeux Et il rit, et il le casse en deux, Et il le réduit en charpie. (Sous chaque toit pour moi le thé est prêt, Le pain tiède et la couverture, Et I'étreinte inespérée. Quand le mari est aveugle et sourd. De me serrer la main tous sont contents; Demandent comment va mon étalon. Que ne puis je avoir pour les gens L'estime que pour moi ils ont !) Des yeux fureteurs - du vif argent, Un visage pareil ça déçoit ! Si tu veux être morne - sois, Mais devient salaud auparavant. Emmenez-moi en lointain voyage, Montrez-moi le vaste univers, II n'y a pas de sots sur cette terre , Mais d'intelligents - pas davantage. Et balance le long chemin. (Et me chavire la loi: Si tu t'es souvenu de quelqu'un, Si tu regrettes qui que ce soit, Frappe ta tempe droite du poing, Frappe ta tempe blanche du poing, Du couteau frappe ton sein meurtri ! Tombe là, n'oublie pas de mourir.)
(traduction Léon Robel)