Accueil

 

Le comité de jumelage Rennes - Almaty remercie vivement Monsieur Albert Fischler, qui, après une brillante conférence donnée à Rennes pour le 10ème anniversaire du jumelage Rennes - Almaty, a bien voulu nous honorer à nouveau en nous autorisant à publier cette introduction au Kazakhstan.

 

KAZAKHSTAN: 10 ans d'indépendance

Par
ALBERT FISCHLER

Professeur Honoraire
Officier dans l' Ordre des Palmes Académiques
Lauréat 1997 du "Prix de la Paix et de l'Entente Culturelle"
de la République du Kazakhstan

A part quelques très rares "kremlinologues" qui le pressentirent, à la surprise générale, il y a dix ans, l'année 1991 fut celle de l'implosion réelle de l'U.R.S.S., dont les structures chancelaient depuis quelques années. Ainsi sortant de l'ombre, apparurent sous les lumières des regards de la communauté Internationale, de jeunes Républiques indépendantes en Asie Centrale, et, parmi elles, la République du Kazakhstan. Celle-ci fut officiellement installée le 16 décembre 1991.

Le Kazakhstan ? ...

Espace que la steppe domine depuis la Mer Caspienne jusqu'aux piedmonts de l'Altaï sur plus de 3000 kms, et qui côtoie la taïga sibérienne au nord et rejoint les déserts d'Asie Centrale au sud.

"... Cinq fois la France, mais sans Louvre ni Montmartre ! ..."

(Olyas Souleimenov)

Incontestablement aujourd'hui ce pays reste une "Terra Incognita" pour la plupart des Occidentaux, et pourtant son histoire ancienne apporte le témoignage d'épisodes saillants qui ont ponctué les siècles: Cette terre fut souvent un véritable pont entre l'Asie et l'Europe. (Après le Musée Guimet rénové, le Musée Cernuschi, présente une remarquable exposition qui fait valoir l'apport culturel de civilisations qui, il y a 2500 ans, s'adaptèrent avec pertinence à l'immensité steppique).

Un rapide raccourci historique permet de mesurer combien depuis l'antiquité ce territoire ne fut jamais éloigné des préoccupations de l'Europe occidentale:

 Scythes orientaux (Sakas ou Saces), Sarmates puis peuples Turco-Mongols que rencontrèrent dans leurs périples d'une part Jean de Plan Carpin, l'envoyé du Pape InnocentIV en 1246, puis Guillaume de Rubrouck mandaté par Saint Louis en 1253 afin qu'il entre en contact avec le grand Khan.

 C'est à partir du XVIIe siècle que, progressivement la pénétration russe en Asie centrale installa une présence militaire et administrative. Le pouvoir tsariste essaya, plus ou moins habilement, de se concilier des peuples avides d'indépendance, mais souvent il réprima durement des révoltes. Ce sont les autorités soviétiques qui fixèrent dans les années 1920 les limites des républiques d'Asie centrale sous leur autorité: Ils appliquèrent pour ce faire les critères staliniens qui assignaient impérativement u territoire à une ethnie éponyme possédant une langue écrite. Ainsi apparut un découpage artificiel des frontières, ce qui troubla des populations plus habituées aux zones d'influence qu'à des délimitations territoriales autoritaires. Le Kazakhstan naîtra donc dans ses limites actuelles en 1925 et en 1936 il deviendra l'une des 15 républiques soviétiques.

 Le XXe siècle fut une période souvent douloureuse pour les républiques d'Asie centrale et le Kazakhstan en particulier: Si les populations du Kazakhstan participèrent en grand nombre à la révolte de l'ensemble du Turkestan en 1916, elles furent mêlées aux violents combats qui eurent lieu pendant la guerre civile de 1918 à 1921 en Russie Soviétique.

Dans les années 30, d'épouvantables famines consécutives à la sédentarisation imposée aux peuples nomades et la collectivisation brutale des terres, décimèrent la population du Kazakhstan. Par la suite et en particulier durant la 2de guerre mondiale, cette République, territoire éloigné des centres de décisions moscovites, fut un lieu de relégation pour de nombreux "peuples punis" (A.Nekritch), parce qu'ils étaient suspectés quant à leur fidélité aux autorités staliniennes (Allemands de la Volga; Turcs Meshkets; Coréens; Tchétchènes...).

D'autres épreuves s'abattirent encore sur les populations kazakhstanaises: au nord-est du pays, la zone du polygone de Sémipalatinsk servit de lieu d'expérimentations pour les essais nucléaires soviétiques de 1949 à 1956 à ciel ouvert puis souterrainement jusqu'au début des années 80, au cœur même d'un territoire parcouru par des populations d'éleveurs et patrie du grand littérateur kazakh Abaï Kounanbaev (1845-1904).

Une République enfin qui, surtout à partir des années 1960, a progressivement assisté, impuissante, à l' "assassinat d'une mer": l'Aral s'est rétrécie de presque 50% de sa superficie sous les effets conjugués de l'intense évaporation naturelle mais surtout du détournement des eaux qui provenaient de l' Amou Daria et du Syr Daria, afin d'irriguer les plantations intensives de coton et de riz...

Néanmoins c'est au Kazakhstan dont les vastes espaces sont ouverts aux audaces humaines, que l'on installa un site prometteur pour l'avenir, celui du centre spatial de Baïkonour situé au sud-est de la mer d'Aral, proche du Syr Daria.

Durant toute la période décrite, bien qu'éloignés géographiquement et politiquement, les peuples qui constituent le Kazakhstan d'aujourd'hui, avec fascination gardèrent un contact avec la culture occidentale classique et en particulier celle de la France: Quel voyageur actuel en Asie centrale n'est pas stupéfait et touché par l'admiration, non feinte, que l'on porte là-bas au pays de Balzac, Hugo, Dumas, Jules Verne, et dont les œuvres sont étudiées, adoptées dans les classes, et dont beaucoup peuvent en réciter de mémoire de larges extraits ... ?

1991-2001

Depuis dix ans une jeune République se construit. Quels sont les défis qu'elle a rencontrés et qu'elle doit maîtriser ?

 Tout d'abord celui d'une pluriethnicité particulière (plus de cent nationalités ...), qui, avec le recul de l'influence russe, laissait entrevoir des craintes de tensions nationales, d'autant plus que l'ethnie Kazakhe découvrait subitement qu'elle pouvait dominer. Certes aujourd'hui l'influence de cette dernière est prédominante à tous niveaux, néanmoins la cohésion affirmée dans les textes constitutionnels est une réalité tangible et la pratique quotidienne de plusieurs langues est un fait acquis (le Kazakh est la langue nationale et le Russe la langue de communication). Tout ceci témoigne d'une volonté de respect et de cohabitation sereine entre toutes les ethnies: le Kazakhstan peut-il ignorer des compétences qu'il trouve parmi elles ?

 L'accession à l'indépendance du Kazakhstan a ouvert le pays aux possibilités de la pratique démocratique. La "société civile" a découvert ses droits jusque là occultés par un ensemble de devoirs imposés par le système du "parti unique". Ainsi depuis dix ans la pluralité démocratique se fraie un chemin et l'ensemble du corps social essaie de se familiariser avec la confiance et le respect dus aux institutions nouvelles. Cela ne se met pas en place sans soubresauts ni réticences: comment pourrait-il en être autrement dans une société qui a perdu ses repères en 1991 et qui s'est réfugiée alors dans les solidarités nationales et claniques ancestrales ? Mais progressivement la société affronte la réalité nouvelle, et lors des consultations populaires, sous l'œil d'observateurs envoyés par des organismes internationaux (ex l'O.S.C.E.), on constate de sérieux progrès surtout si l'on compare le Kazakhstan avec d'autres pays proches confrontés aux mêmes problèmes.

 En 1992 il fallut étayer, dans l'urgence, une économie centralisée défaillante, préparer son remplacement et installer les fondements de règles de gestion nouvelles. Telles furent les tâches délicates dont hérita la nouvelle République. Par vagues successives depuis 1992, des lois, des directives multiples ont mis en place sur les ruines de l'économie soviétique, une économie nouvelle plus ouverte sur l'économie mondiale. Le pays a découvert les affres de l'inflation galopante (+2000% en 1993), de 1992 à 1996, puis les contrecoups de la "crise asiatique" et de la "crise russe", enfin les oscillations brutales du cours du prix du pétrole, source importante d'entrée de devises, mais dont les incertitudes rendent difficiles les prévisions à moyen et court termes. Cet ensemble de difficultés a plongé le Kazakhstan dans l'apprentissage des politiques d'ajustement que rencontre tout pays émergeant. En dépit des retards, des disparités sociales et régionales parfois criantes, les résultats actuels, confirmés par les organismes internationaux attitrés, sont encourageants (par exemple, en 2000 l'inflation fut inférieure à 6%).

 La continentalité extrême du Kazakhstan lui impose les contraintes de l'enclavement, car le maillage des réseaux de transport, hormis celui des lignes aériennes, reste bien insuffisant, d'autant que les grands centres urbains, placés à la périphérie septentrionale et méridionale, sont mal reliés entre eux, et que d'immenses espaces sont encore difficiles à parcourir. Le "Programme 2030", lancé depuis trois ans, a inscrit comme un priorité parmi d'autres, la restauration, l'amélioration des réseaux de transport en place (par exemple, la voie ferrée entre l'ancienne capitale, Almaty, et la nouvelle, Astana) et la création de nouveaux. Toutes ces actions s'inscrivent dans le but audacieux avoué de "...transformer en une génération le Kazakhstan en un Lynx économique de l'Asie centrale (déclaration présidentielle du 10 octobre 1997).

 Le dernier défi à relever concerne les relations avec l'extérieur. Quand on regorge de richesses minérales et énergétiques, que les potentialités humaines et économiques sont aussi importantes, et que de surcroît on est directement en contact avec de puissants voisins (frontière de 7000 kms avec la Russie, et de 2000 avec la Chine), on attire inévitablement les regards, voire les convoitises. Pour bien asseoir son indépendance, sa représentativité, et pour se faire respecter, le Kazakhstan a ouvert de nombreuses ambassades et toute les grandes puissances l'ont bien intégré dans le concert des nations (La France, par exemple, dès le 4 juin 1992, ouvrait son ambassade à Almaty, et le Kazakhstan à Paris). Dans le même temps, le Kazakhstan a adhéré à toutes les grandes instances internationales dans lesquelles sont appréciées son originalité et son expérience. Aussi le Président de la République du Kazakhstan, Noursoultan Nazarbaev, est-il une personnalité dont on recherche et écoute l'avis avec une grande attention.

En conséquence, les U.S.A., la Russie, le Japon, la Chine et bien sûr l'Union Européenne, apportent par leur présence influente des investissements (le Kazakhstan reçoit 80% de tous les investissements placés en Asie centrale), ils installent des missions économiques et culturelles, et des instituts de formation. Tout ceci est la preuve de leur intérêt pour cette jeune République. La France par exemple es présente dans les domaines de l'énergie, du traitement des eaux, des B.T.P., de l'agro-alimentaire, de l'hôtellerie et de la restauration, et des produits de luxe. Certes ce sont surtout de grandes firmes françaises qui sont installées là-bas mais quelques P.M.E. ont tenté l'aventure avec certaines réussites: laveries automatiques, production de peintures, industries mécaniques de précision.. Enfin les autorités kazakhstanaises se sont tournées vers la France pour la formation d'une partie des futurs administrateurs du pays et une antenne de l'E.N.A s'est implantée à Almaty en 1995.

Aujourd'hui les besoins d'ouverture et de contacts internationaux du Kazakhstan sont importants: les potentialités du pays, les qualités humaines de ses peuples, le désir d'apprendre sont des réalités que vient couronner un sens étonnant de l'hospitalité que tout étranger apprécie immédiatement. Tout ceci pousse les acteurs économiques, culturels et de loisirs à venir au Kazakhstan. Quant à la langue étrangère pratiquée, avec l'Anglais bien sûr, il faut savoir que le Français reste encore dans ce pays une langue de référence culturelle et que de nombreux professeurs l'enseignent dans des écoles, des universités et des instituts divers.

Un proverbe Kazakh dit que "...le cheval et la mélodie (de la dombra) sont les deux ailes du Kazakh..." Eh bien, souhaitons qu'un espace harmonieusement maîtrisé grâce aux chevaux vapeur et ailés d'aujourd'hui, les hymnes aux convergences ethniques préservées et aux relations fructueuses ouvertes sur le monde soient des réussites pour le Kazakhstan !

 

MEREKE KOUTTI BOLSIN KAZAKHSTAN !

Bon anniversaire au Kazakhstan (en langue Kazakhe)